Descartes et l´épreuve du Coq par Jean-Pierre Bocquet.

Publié le par L´homme à la culotte rouge / Polar historique

Proposition d´écriture / L´homme à la Culotte Rouge :

Descartes et l´épreuve du Coq par Jean-Pierre Bocquet.

 

Au mois d’avril de l’an de grâce 1629, un homme vêtu de noir et cahoté dans un inconfortable chariot pénétrait dans Saint-Winoc Bergen. Il avait quitté Paris quelques mois auparavant et s'orientait maintenant, par étapes discrètes et mesurées, vers des terres où il savait pouvoir retrouver la liberté de penser et d'écrire. Il partait à la rencontre de cette lumière qui venait désormais du nord. Après les canaux de Venise, le temps était venu de ceux d'Amsterdam.


Ici aussi des canaux couronnés de ponts découpaient la bourgade, jusqu'aux eaux plus généreuses du port d'où les navires pouvaient remonter jusqu'à la mer. Notre homme éprouvait le besoin de s'abandonner quelques jours à l'apparente sérénité de cette localité et  d'y oublier les désagréments du voyage qu'il venait de vivre, beaucoup plus propices aux fulminations qu'aux méditations. Coches d'eau, lourdes carrioles, éphémères postes et, à l'occasion, quelques lieues à pied l'avaient empêché de se livrer des jours durant à ses activités intellectuelles dans sa position privilégiée, la position semi-déclive.

 

Qui l'aurait approché l'aurait d'ailleurs cru de santé délicate, à en juger par son teint plutôt pâle. Mais personne ne le connaissait à Bergen, personne ne se souciait de ce nouvel arrivant, personne ne mettait un nom sur le signe distinctif de cette bube qui ornait la joue. Le père Mersenne ne se serait pas trompé sur l'identité du voyageur. Mais le père Mersenne était à Paris et n'en aurait désormais signe de vie que par courrier bien souvent prétendument expédié d'endroits autres que ceux où se trouvait le quidam.


Ce sieur rendu à un commode et précieux anonymat jouissait pourtant d'une grande renommée dans les milieux intellectuels et scientifiques et incarnerait bientôt une forme d'esprit que la France, qu'il fuyait, revendiquerait comme héritage.


Ce sieur, c'était René Descartes, Monsieur d'Escartes à en croire ses contempteurs, car il adorait vivre à l'écart, entendait avancer masqué, et arrivait incognito à Bergen en vertu de ces principes. Les temps étant peu sûrs, sa philosophie nouvelle trop sulfureuse aux yeux des tenants de l'orthodoxie et sa réputation grandissante grossissant à ses basques les rangs des fâcheux, des importuns, des serviles et des parasites, il trouvait son paradis et son pain quotidien dans la solitude et le halo d'indifférence des autres bipèdes. Et, à Bergen, ce serait sans nul doute le cas.

Il savait bien pourtant que l'anonymat ne tient souvent qu'à un fil, sauf sur une île déserte, et encore ! Il avait bien failli se faire repérer à Arras d'ailleurs, dans une vieille taverne d'une rue pourtant sinistre, une rue que ses habitants nommaient encore la rue de Coclipas.


rene descartesEn homme rationnel, René Descartes ne voyageait pas à l'aventure, du moins autant que faire se peut. S'il avait choisi de passer une nuit à Arras, c'était que cette ville avait des liens ancestraux avec la Flandre qui lui avait valu d'être capitale de la draperie et d'avoir une colonie flamande solidement implantée dans le quartier Sainte-Croix. Le Crinchon, la rue des teinturiers, la place du Petit Marché et la Halle aux draps donnaient à notre philosophe un avant-goût de cette Hollande qu'il chérissait tant. Il accordait plus de valeur à l'or du bout des doigts des artisans laborieux qu'à celui que certains édits avaient dû prohiber sur la soie et la dentelle des habits.


Peu porté sur le commerce du sexe – contrairement à une réputation qu'on lui prêtait -, ce n'était pas pour s'étourdir dans les étuves à vocation paillarde qu'il s'arrêtait le long du Crinchon, c'était plutôt pour le pittoresque de certaines tavernes, de leurs enseignes, pour la nourriture saine qu'on y servait.


Il avait donc jeté son dévolu sur cette taverne de l'ancienne rue de Coclipas, taverne dont l'enseigne figurait un coq. Pourquoi un coq ? C'est ce que Descartes s'empressa de demander au tavernier, en incorrigible chercheur de la vérité. L'autre laissait suinter son ignorance, se bornant à réciter ce qui s'était transmis et déformé de génération en génération. Il prétendait que le coq de l'enseigne rappelait le nom de la rue et le métier de coq. Descartes n'en était guère convaincu et souriait intérieurement. Lui, Descartes, commençait à maîtriser suffisamment le néerlandais pour connaître le mot kok qui désigne le cuisinier, celui qui cuit les plats, sans aucun rapport avec l'animal à plumes. C'était d'ailleurs curieux que le mot soit déjà utilisé à Arras. Curieux et logique à la fois. Les échanges commerciaux avec les contrées plus septentrionales allant de pair avec les échanges culturels et linguistiques, on avait là, aux yeux du spectateur du théâtre du monde, un bel exemple de tolérance et de métissage. Descartes avait le sentiment que les hommes, quels qu'ils soient, étaient faits pour vivre avec les autres et non pas contre les autres. C'était hélas un sentiment qui n'était guère partagé à Paris.


En tout cas, pour le coq de l'enseigne, la bonne explication était ailleurs que dans les propos douteux du tavernier. Il repensa au discours que lui avait tenu le charretier qui l'avait mené en ce lieu. Cette rue avait une fâcheuse réputation : on pouvait facilement s'y faire détrousser de jour comme de nuit, et les malandrins n'hésitaient guère à taillader les jarrets des passants qui s'y aventuraient seuls, voire à les égorger pour parvenir plus aisément à leurs fins. Ils leur coupaient ainsi littéralement les pas. Coupe-gorge, coupe-pas, coupe-bourse : autant de noms pour qualifier les rues hasardeuses, si ce n'est que la noble expression « la bourse ou la vie » est un peu mensongère ; il serait plus conforme à la pratique de dire « la bourse et la vie ». Un esprit aussi vif que celui de rené Descartes avait vite établi la ressemblance entre « cope li pas » et « coclipas ». Un seul son différait. Un cadet de noblesse d'origine picarde et qui servait sous le comte Maurice en Hollande présentait un défaut de prononciation de ce type. Il ne disait jamais septembre mais « sectembre », et ainsi de suite... Notre brave coq trônait donc sur l'enseigne parce que les langues fourchaient  là où des lames coupaient... sans oublier que le vin à outrance peut aussi cisailler les jarrets...


Descartes allait soumettre cette explication au tavernier quand l'autre l'invita à boire.


-        Monsieur goûtera-t-il de mon excellent vin d'Aucheurre ? J'ai mis le tonneau en perce depuis peu. Un vin à     couper au couteau, solide et charnu, limpide comme larme de pécheur ; on ne peut pas trouver mieux ni plus corsé... Monsieur a le choix : une pinte, un pot, une petite coupe seulement. Du vin gouleyant comme celui-ci,  cela ne se refuse pas et je me permets d'ajouter que vous le paieriez plus cher ailleurs...

-          Je boirais plutôt un chaudeau pour me remettre d'aplomb, si c'est possible...

-          Naturellement monsieur... et pour le vin ?

-          Plus tard, tout à l'heure sans doute ; je ne voudrais pas chanter en allant me coucher.


À peine Descartes avait-il articulé le mot « chanter » qu'une voix chantonnante entonna : « En tout cas, si monsieur ne chante pas, il compose de petits traités de la musique. »


Descartes se retourna et aperçut dans une encoignure de la salle, en arrière-plan de l'âtre où de grandes bûches flambaient, une silhouette qui s'agitait et s'avança. L'homme portait un pourpoint de velours bleu avec  épaulettes et ailerons, sa tête fanfaronnant comme celle d'un dindon au-dessus d'une collerette à fraise. Mais, malgré sa tenue aussi voyante que la queue d'un paon, il fallait le ranger parmi les vieux barbons.


-        À qui ai-je l'honneur ?

-        Peu importe monsieur le mathématicien et ami d’Isaac Beeckman ! Peu importe. Que je puisse vous connaître vous semble une énigme. Mais vous adorez les énigmes ; vous passez votre temps à les résoudre. Voilà bien la première qui vous laissera sur le carreau... Et pourtant, même si vous l'ignoriez, vous aviez rendez-vous avec votre destin ici et aujourd'hui.

-        Mon destin !?

-        Votre destin en effet ! Figuré par le coq de l'enseigne ; le coq de saint Pierre ; le coq de ceux qui se sont reniés trois fois ; le coq qui aurait dû chanter après votre troisième reniement...


Manifestement, le dindon à la fraise en savait beaucoup sur lui. Il connaissait son passé militaire, son amitié « poitevine » avec Beeckman, ce fameux traité de la musique dont Descartes ne faisait pourtant pas grande publicité. Plus inquiétante était l'allusion aux trois reniements. Notre futur pape de la philosophie voyait en effet clairement de quoi il s'agissait. Il avait dû à trois reprises démentir ses accointances avec des ordres, sociétés ou confréries – il hésitait sur le vocable adéquat – peu en odeur de sainteté dans le royaume de France catholique et gallican où tout ce qui s'écartait des canons officiels et de la vulgate officielle, scolastique, jésuitique et aristotélicienne, de la lettre qui tue alors que l'esprit vivifie, était suspect et suspecté, épié et poursuivi, en butte aux inquisiteurs... L’Édit de Nantes était un paravent commode pour tous ceux qui imposaient peu à peu la règle d'or de l'absolutisme : une foi, une loi, un roi...


En fait, les rumeurs et accusations concernaient surtout la confrérie des Frères de la Rose Croix. Descartes jurait n'en avoir rencontré aucun en Allemagne en 1619, ou du moins qui se prétendît tel. Il dut démentir les rumeurs qui accréditaient son appartenance à cette confrérie. Et enfin, en 1623, en s'affichant partout dans Paris lors de son retour, il tint à démontrer qu'il n'y avait aucun lien entre ce retour et l'arrivée de Rose-Croix dans le quartier du marais. Mais, bien évidemment, comme les Rose-Croix, encore appelés les Invisibles, étaient tenus au secret, et à supposer que Descartes soit l'un des leurs, ses allégations ne valaient que ce qu'elles valaient. S'il l'était, le sceau du secret le contraignait au mensonge ou à la trahison, dans un insurmontable dilemme. S'il ne l'était pas, on pouvait toujours l'accuser de l'être. Faute de signes tangibles d'appartenance étalés par la confrérie, seuls les adeptes pouvaient se reconnaître comme tels.


Il fit mine de ne pas comprendre, de ne pas relever, pour éviter d'avoir à nouveau à se justifier. Il savait depuis 1623, pour l'avoir cruellement vérifié, que plus l'on reparle d'une rumeur, plus on l'accrédite, et plus l'on essaie de se disculper, plus on incite à penser que l'on est coupable... Son visage resta d'une indifférence de marbre.


L'autre ne désarmait pas pour autant, et revint à la charge plus vindicatif encore, persiflant une allusion qui, cette fois, décontenança Descartes.


-        On dit aussi qu'en Toscane vous auriez visité Galilée. Faut-il croire ceux qui relatent cette visite ? Seriez-vous des hérétiques et des impies qui prétendent que la Terre tourne autour du Soleil ? Fouleriez-vous aux pieds l'enseignement de notre sainte Bible ?

-        C'est-à-dire que... que... je ne vous permets pas, monsieur que je ne connais pas, d'insinuer que je serais moins bon catholique que vous... Vous pourriez en répondre sur-le-champ ?


Descartes avait déjà la main sur le pommeau de l'épée, prêt à en découdre ou à le laisser croire et, pensait-il, ce qui avait impressionné naguère les mariniers scélérats qui l'emmenaient d'Embden à West-Frise, impressionnerait tout autant ce malotru enrubanné qui éructait ces sarcasmes sans vergogne.


Le malotru fit volte face vers le crucifix qui surplombait l'âtre, pénitent contraint et martyr rédhibitoire qui noircissait sous l'effet des fumées qui refoulaient parfois. L'index tendu vers celui que le Père abandonnait aux feuilles calcinées d'une branche de buis qu'on renouvellerait bientôt, il lâcha la salve ultime. Ce fut le coup de grâce...


-        Oublions Galilée et revenons à la musique dont les lois vous sont connues. Qui donc est ce joueur de vielle à la culotte rouge que vous fréquentiez à Breda ? Un musicien besogneux ou un espion ? Un Rose-Croix peut-être ? Ou alors un alchimiste ? Il paraît que tous ceux qui l'approchent sont maudits. Méfiez-vous sieur Descartes, fuyez-le comme la peste si jamais vous deviez le revoir. C'est le Diable en personne...


Et l'importun sortit de la taverne sans demander son reste. La nuit, réveillé en sursaut par des cauchemars en cascades, Descartes entendait en sourdine un coq chanter et voyait un squelette à la culotte rouge brandir une vielle. Ces cauchemars étaient-ils un effet du débordement de ses passions ou une mise en garde divine ?


Il se leva le matin la mine défaite et renfrognée, muré dans la résolution que, désormais, il aurait des yeux pour voir et des oreilles pour écouter. Il quitta Arras en se retournant souvent, de peur d'être suivi, et songeant à ce vielleur que le hasard avait un jour jeté sur sa route comme une révélation. Il s'était à l'époque senti possédé comme sans doute Paul s'était senti investi par la révélation de la Lumière sur le chemin de Damas... Mais il avait mûri depuis, et s'était bien juré de ne plus jamais céder à telle emprise.


Et c'est en homme rationnel qu'il avait opté pour l'air roboratif de Bergen, un air un peu plus vif que celui d'Arras, mais propre à purger le sang et les rêves, propice aux promenades champêtres, empreint déjà de cette salinité qui dessinait la mer, l'appel du large et la liberté toujours recommencée de la mer du Nord. En arrivant à Bergen, il ressentait les prémisses du grand départ vers l'aventure philosophique tout en jouissant, et pour quelques jours, de la paix de l'insouciance.


vielleur au chienÀ l'angle de la rue, un petit chien dévisageait avec compassion ce visiteur du soir. Descartes voulut s'en approcher mais il avait déjà disparu...

 

À suivre...

 © Jean-Pierre Bocquet

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